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Ce décret fut voté à l'unanimité, et proclamé au bruit des applaudissemens. Saint-Just avait donc porté la conviction dans les esprits, si incertains, si inquiets au commencement de la séance! On ne sait ce que l'on doit condamner le plus, ou de l'audace des dominateurs, ou de cette confiance plus qu'aveugle qui rendait toute la Convention complice de leurs excès. La lecture du rapport, il est douloureux de le dire, avait ouvert les âmes à la crainte personnelle ; chacun cherchait à se rappeler ou une imprudence, ou une opinion erronée, ou une liaison suspecte : on connaissait l'adresse de Saint-Just; on savait que ses coups, qu'il laissait d'abord tomber indirectement, ne tardaient pas à se relever terribles sur les têtes menacées. Aussitôt qu'il eut terminé sa longue énumération des complots punis ou à punir, chacun respira, heureux de n'être pas atteint : c'est le moi, cet éternel mobile des faiblesses humaines, qui sanctionna le coup d'état.

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Danton et consorts parurent au tribunal révolutionnaire avec une assurance, avec un ton d'autorité qui souvent d'accusés leur donna l'attitude de juges; mais ils s'abandonnèrent aussi à des récriminations peu mesurées, aux sarcasmes, la violence, aux menaces. Danton dédaignait de répondre devant un tribunal qui lui devait en partie l'existence; il se croyait encore des droits sur son ouvrage, et s'amusait à lancer des boulettes aux magistrats. Cette conduite éloigna toute idée de non culpabilité, et fit passer sur le défaut de preuves; l'expression imprudente d'un sentiment inspiré par la circonstance fut regardée comme l'aveu d'un dessein conçu depuis longtemps, celui de renverser un pouvoir qu'eux seuls alors appelaient tyrannique. Leur mort était décidée; mais ils disposèrent eux-mêmes le peuple à applaudir au jugement.

Quelques mots échappés dans les débats aidèrent encore à établir l'existence d'une conspiration dite des prisons.

Il est naturel que des prisonniers cherchent par tous les moyens possibles à recouvrer leur liberté, et lorsque ces détenus composent un parti opprimé il est de la générosité de leurs amis de les protéger contre le parti vainqueur : en

TOME XIV.

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révolution c'est la chute qui fait le crime, comme c'est le triomphe qui fait la bonne cause. Il y eut donc un projet d'évasion formé par les prisonniers du Luxembourg, et favorisé par leurs amis du dehors. Danton et ses co-accusés en avaient connaissance; l'espoir de la réussite animait sans doute leur audace. Mais ce projet fut découvert pendant qu'ils étaient devant le tribunal; c'est un prisonnier qui le dénonça, un nommé Laflotte, ex-agent diplomatique à Naples et à Florence. Sa lâche délation lui rendit une honteuse liberté, et donna la mort aux prétendus conjurés, à et à un grand nombre de personnes dont la détention, d'après les lois de cette époque, pouvait avoir un motif spécieux, mais qui sans cette accusation eussent peut-être conservé la vie.

Dans le même temps des lettres anonymes invitaient les députés à secouer le joug du triumvirat, à dissoudre les comités, à assassiner Robespierre et Saint-Just; et les représentans sans paraître concevoir aucun soupçon sur les auteurs ni sur le but de ces lettres, en prenaient seulement occasion de témoigner le plus tendre attachement à leurs collègues menacés, tandis que la Convention en masse les conjurait en quelque sorte de vouloir bien rester encore chargés du poids de l'autorité. Lorsque, le 21 germinal, et pour la neuvième fois, le comité de salut public, par l'organe de Barrère, offrit de déposer ses pouvoirs, continuez! continuez! s'écria l'Assemblée d'une voix unanime.

Le coup d'état contre les dantonistes, comme tous les événemens susceptibles de blesser l'opinion publique, exigeait une nouvelle manifestation des principes de l'Assemblée, ou plutôt du comité de salut public. Un de ses membres, Couthon, la fit adroitement renfermer dans une de ces brusques délibérations dont la teinte magnanime détruit toute idée de calcul et de rapprochement. Au moment même où Danton marchait à l'échafaud (le 16 germinal), la Convention, adoptant avec enthousiasme les propositions de Couthon, décrétait que chacun de ses membres serait tenu de rendre compte de sa conduite politique et de sa fortune; elle rappelait à tous les citoyens que la justice, la

probité, toutes les vertus étaient à l'ordre du jour; enfin elle proclamait de nouveau cette maxime de la Déclaration des Droits (1): que tout individu qui usurperait la souve raineté soit à l'instant mis à mort par les hommes libres.

Des chants de triomphe s'élevaient dans la société des Jacobins; on rendait grâce au génie de la liberté de la mort des vieux cordeliers :-Ils n'étaient, s'écriait Couthon, que de vieux conspirateurs! Mais enfin, disait le même orateur, l'horizon politique s'éclaircit, le ciel devient serein, et les amis de la République respirent! La Convention, comme nos armées, va au pas de charge!

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Sa puissance ainsi affermie, le comité de salut public continua de donner au gouvernement révolutionnaire tous les développemens annoncés par ses rapporteurs; il soumit successivement à l'approbation de l'Assemblée le résultat de ses travaux sur la police générale, la théorie du gouvernement démocratique, l'institution des fêtes nationales, l'extirpation de la mendicité, etc.

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RAPPORT sur la police générale, fait par Saint-Just. — Du 26 germinal an 2. (15 avril 1794.)

« Je viens au nom de vos comités de sûreté générale et de salut public vous entretenir de la police générale, de la justice, du commerce, de la législation, et des crimes des factions.

» Il ne suffit pas, citoyens, d'avoir détruit les factions; il faut encore réparer le mal qu'elles ont fait à la patrie. Comme elles voulaient relever la monarchie, elles avaient besoin de faire haïr la République, et de rendre les citoyens très malheureux pour les préparer les préparer au changement.

» Il me serait facile de vous prouver que depuis Necker jusqu'aujourd'hui il avait été ourdi un plan de famine pour entretenir cet état d'agonie dans lequel la liberté ne pouvait point s'affermir.

» Nous vous avons dévoilé les factions: elles ne sont plus; mais elles ont passé comme des orages, et nous ont laissé des plaies douloureuses qu'il faut guérir.

(1) De celle qui est en tête de la Constitution de 1793. V. tome XII.

>> Vous vous souvenéz, citoyens, que les bustes de Necker et de d'Orléans furent portés en triomphe; vous vous souvenez des prétendues divisions concertées entre Necker et Mirabeau ; vous vous rappelez la famine extrême de la fin de 1789. Ce furent les premiers moyens par lesquels on tenta de ravir au peuple la liberté, et d'absorber la révolution dans un changement de dynastie. Necker trempait secrètement dans la faction de d'Orléans; c'était pour elle qu'il avait imaginé la double représentation de ce qu'on appelait alors le dernier ordre, et Necker ne défendit le tyran il y a quinze mois que dans le dessein d'empêcher que le trône que briguait d'Orléans ne fût brisé sans espérance.

» Vous vous rappelez quelles lois furent rendues par l'Assemblée constituante sur les colonies, et que la fin d'octobre 1791, époque à laquelle on reçut par l'Angleterre les nouvelles de l'incendie de Saint-Domingue, fut aussi l'époque de l'ébranlement subit du commerce. Les négocians, inquiets sur l'avenir, se procurèrent avec empressement des magasins de denrées coloniales.

>> Ce fut alors que toutes les factions ennemies de la liberté, et qui tendaient par les mêmes moyens à renverser le parti populaire, accaparèrent les denrées qui venaient du dehors, et les firent mouter à un prix excessif, pour exciter une révolte.

» Alors commença le système du discrédit des assignats, après que les titulaires des charges remboursées s'en furent procuré des denrées.

» On devait s'attendre que les assignats, promptement échangés contre les terres nationales mises en vente, ne se mesureraient jamais contre les denrées et le commerce; que le numéraire resterait en circulation, et que la vente rapide des domaines nationaux éteindrait le papier-monnaie par le brûlement : cela n'arriva point. Les annuités nombreuses laissèrent le temps aux acquéreurs d'agioter avec le prix de leurs domaines sur les subsistances publiques; et ce régime d'annuités, qui au premier coup d'œil paraissait faciliter les ventes, était relativement mortel pour l'économie et la prospérité françaises. En effet, le possesseur d'une grande quantité de

papier-monnaie soldait une première annuité, et payait cinq pour cent pour les autres, et ses fonds, employés à accaparer les denrées, lui produisaient cent pour cent. L'Etat gagnait donc cinq pour cent sur les annuités, et le peuple perdait cent pour cent contre l'État par la scélératesse des factions.

>> Cette facilité des douze annuités n'était pas pour les citoyens pauvres, qui n'achetaient point les domaines : elle était pour les riches, dans les mains desquels on laissait des fonds qui nourrissaient l'agiotage, et l'on avait eu si peu l'intention de-favoriser le peuple; que l'Assemblée constituante rapporta le décret qui d'abord avait permis aux indigens d'acheter pour 500 liv. de terres payables en vingt ans.

» Ceux qui survivent aux grands crimes sont condamnés à les réparer. Dans les temps dont nous parlons on faisait tout pour une dynastie nouvelle, rien pour l'humanité.

Il faut enfin examiner avec sincérité la nature de tous les maux de notre patrie; il faut assurer tous les droits, tranquilliser les acquisitions; il faut même innover le moins possible dans le régime des annuités, pour empêcher de nouvelles craintes, de nouveaux troubles; il faut réparer les crimes des factions, mais il faut le faire avec sagesse et bonté.

» Je ne fais que retracer ici la déplorable histoire de tous les moyens par lesquels on a tenté de détruire la révolution. Je disais que les titulaires remboursés, et possesseurs d'une grande quantité de papier-monnaie, suivirent le plan de famine en accaparant les denrées; je disais que ce fut l'époque de l'avilissement de notre change. Poursuivons. Vous vous rappelez sans doute qu'au même temps une foule de scélérats répandus dans les jardins publics, dans les sociétés particulières, chez les capitalistes, excitaient tout le monde à placer sur les denrées coloniales au lieu d'acquitter les annuités, et se chargeaient d'assignats avec lesquels ils enlevaient toutes les provisions. Dandré, qui trempait dans la conjuration, et qui. prévoyait d'immenses profits, se fit marchand, et remplit ses magasins de denrées coloniales. La bourse de Bordeaux favorisa le plus la perte du change.

» Les marchands, vraiment coupables d'avoir sacrifié la prospérité de l'État à un gain présent que leur offraient les

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